Pages

01 May 2017

Nègros à Alger, une expérience de la négritude en Algérie

Pourquoi écrire cet ouvrage ? Personne ne m’en a prié. Surtout pas à ceux à qui il s’adresse. Alors ? Alors, calmement, je réponds qu’il y a trop d’imbéciles sur cette terre. Et puisque je le dis, il s’agit de le prouver.
Peau noire, masques blancs - Frantz Fanon


C’est la nuit, le bus fonce à travers la campagne en route vers Alger. Je préfère prendre le dernier bus et arriver à l’aube. De cette façon, mon week-end n'est pas consumé par le voyage de huit heures entre Tlemcen et la capitale. La plupart des gens dans le bus sont endormis, seul le ronronnement tranquille du moteur me tient compagnie avec mes pensées. Je ne dors presque jamais dans les bus, peut-être est-ce ce qui m’a sauvé cette nuit là, je ne le saurai jamais.

Ils sont dans le bus presque aussitôt qu’il arrive au niveau d’un barrage routier. En uniformes, fusils en bandoulière, d’autres armes dans des étuis latéraux. La police militaire algérienne ne lésine sur aucun moyen pour paraitre redoutable. Tout le monde s’est réveillé dans le bus mais chacun reste calme, c’est leur pays. Quant à moi, ayant vécu tant de fois cette expérience, j’ai une vague idée de ce qui va advenir.  

« Toi ! Viens. » Ça ressemble plus à un aboiement qu’à une façon de communiquer. Mon visage africain dans une mer de visages arabes et berbères m’a fait remarquer. Ils ne font même pas semblant de contrôler quelqu’un d’autre. Je suis l’étranger, je suis celui qu’on doit contrôler. Je rassemble mes affaires et marche tranquillement vers l’avant du bus, des murmures m’accompagnent ; parmi lesquels des gloussements tendant vers des rires. Dehors, je suis sommé de dire mon nom, ma destination et mon point de départ. On me questionne sur ma profession et lorsque je réponds étudiant ils demandent à voir ma carte d’étudiant et mon passeport. Ils inspectent très longuement ces deux documents pendant qu’ils discutent entre eux en arabe. On me fit alors défaire mes bagages et ils chiffonnèrent mes vêtements laissant certains tombers sur le tarmac. L’un d’entre eux s’empare de mon dentifrice et ouvre le tube, un doigt amène la pâte à sa bouche. Ayant reconnu le gout familier du dentifrice Signal, il me le rend, je le refuse et le jette. Ils se mettent à débattre en arabe. Je reste debout sous les lumières éblouissantes du bus, l’impatience du chauffeur croit à chaque minute qui passe.     




Camionnette blindée algérienne.
Par Yacine612 (Own work, CC BY-SA 3.0)  Source


« Viens avec nous ! » me disent-ils. Je proteste car mon bus partait, ils me disent de demander au chauffeur de ramener ma veste et tout ce que j’ai laissé sur mon siège. « Pourquoi ?» je demande. Ils répondent en arabe. A ce moment là je perds mon calme et laisse échapper un torrent de mots en Anglais.  Je n’irai nulle part jusqu’à ce qu’ils me disent pourquoi ils veulent me détenir à deux heures du matin au milieu de nulle part pour aucune raison apparente. L’un d’entre eux me dit qu’ils ne comprennent pas l’anglais, je rétorque; je ne comprends pas non plus l’arabe que vous m’hurliez pendant plusieurs minutes. « Tu ne parles pas arabe ? Tu n’es pas Malien ? » me demande-t-il incrédule. Bon sang putain !  C’est écrit Zimbabwe sur mon passeport, comment diable puis-je venir du Mali avec un passeport zimbabwéen. Je crie carrément maintenant, la frustration et la peur d’être là au milieu de la nuit avec des officiers de police armés et un bus entier me regardant par les fenêtres sont sur le point de me submerger. Ils se mettent à rire, on croyait que tu étais Malien, que ton passeport était un faux. Il y a plein de dealers de drogue qui viennent du Mali. Tu peux y aller mon frère. « Bon voyage 2 ! ». Tout cela était un malentendu, ma noirceur a du les induire en erreur.

Ma noirceur semble troubler pas mal de monde dans ce pays qu’Assia Djabbar appelait « un rêve de sable ». Au moment où je quitte le pays quatre ans plus tard, des événements comme celui-ci auront cessé d’être de l’ordre de la crise existentielle et se développèrent en agacements majeurs et mineurs dépendant de leur sévérité. Se faire appeler l’Africain 3 par les gens de ma faculté incluant les professeurs de l’université comme si que mon identité était intrinsèquement liée à ma noirceur et que leur géographie avait idéalement situé l’Algérie dans un autre continent. S’entendre demander si nous avons des voitures dans mon pays et comment je me suis débrouillé pour faire les 9000 km de route de Bulawayo à Alger (l’idée que les aéroports et les avions existent en Afrique profonde ferait pousser de petits cris stridents de surprise et chez certains une incrédulité tenace). Ma faculté est parfois une jungle où je dois naviguer, on ne sait jamais ce qui provoquera surprise ou mépris, ou un mélange condescendant des deux.




Traductions :
Haut: L’Algérie perd contre une équipe dont la moitié des joueurs a le sida.
Bas : Vous êtes une bande de singes merdeux. 
Vu sur twitter durant le match Algérie – Zimbabwe, coupe d’Afrique des nations. 


Je n’affirme pas, je ne le ferai jamais, que la majorité des gens étaient comme ceux là, non. La plupart de mes amis algériens sont amicaux, chaleureux, sympathiques et exceptionnels. Mais je me dois de parler de ses mauvaises pommes qui terrassent ton monde et essaient de le piétiner.

Le monde en dehors de l’université n’est pas mieux. Un jour d’été nous décidons d’aller au Showroom de Nokia, on a vite découvert que les sorties shopping sont un bon moyen de dépasser le mal du pays et l’ennuie de n’avoir rien à faire. L’agent de sécurité a son œil sur nous dès notre entrée dans le bâtiment. Les gens nous fixent du regard comme à l’accoutumée, des noires qui marchent dans la rue peuvent s’attendre à n’importe quoi, de rien du tout à des regards hostiles. Il s’est mis à nous suivre, nous sentions littéralement son haleine sur nos nuques. Nous l’ignorons stoïquement décidés à ne pas le laisser nous dominer par l’intimidation. Nous avons autant le droit d’être ici que n’importe qui. Mais bientôt nous ne pouvons plus faire mine de ne pas être inquiétés par lui, trainant derrière nous où que nous allions, et je commence à me demander si nous ne devons pas juste partir. Et pendant que j’y réfléchis, il part et avec lui la tension dans le groupe ; nous pensons avoir gagné. Mais pas pour longtemps. Il revient très vite avec un désodorisant qu’il se met à vaporiser ostensiblement et délibérément autour de nous.      

Nous quittons les lieux. 

Et c’est ce que j’apprends à faire. Quitter la situation aussi vite que je peux. Quitter lorsque les enfants d’un mendiant, alors que nous revenions de l’église, se mettent à nous courir derrière et à nous appeler babouins. Quitter lorsque des policiers m’arrêtent dans un arrêt de bus en ville et mènent une fouille intime de ma personne à la limite de l’atteinte à la pudeur. Quitter lorsqu’une bagarre éclate entre les étudiants capverdiens et des algériens qui les ont traités de sauvages. Et j’ai tôt fait de feindre de ne plus l’entendre. Faire semblant de ne pas être touché lorsqu’une vielle femme refuse bruyamment de me laisser m’asseoir à côté d’elle dans un bus. A ce moment là je connais le mot arabe pour dire noir et je me débrouille pour rester à l’arrière du bus. Et le jour où je quitte le pays pour de bon, mon cœur se brise quand mon ami algérien devient tout rouge à l’aéroport lorsqu’il entend le personnel de l’aéroport dire bon débarras à un autre babouin. Il est en colère pour moi, furieux contre eux tel que je ne l’ai jamais vu devenir. Plus furieux que je ne pourrais jamais devenir. Je le prends dans mes bras et lui dit que ce n’est pas grave. Ignore-les mon ami.  Mais ils déshonorent mon pays pour toi dit-il. Non, je réponds, ils se déshonorent eux même. 

Mais est-ce déshonorant ? Je me le demande parfois. Je me demande ce qui amène un homme, une femme ou un enfant à avoir autant de haine basée sur quoi ?  Des préjugés ? Des histoires d’un sombre continent, bourré de sauvages et de lions, qu’ils auraient entendu dans leur enfance ? Des photos de guerre et de famine répétées ad nauseaum 4 sur CNN et BBC. Je me souviens d’un jour où je marchais le long de l’autoroute, de retour d’une visite chez une amie à la cité de jeunes filles (les cités universitaires ici ne sont pas mixtes). J’étais fatigué après une longue journée et voulais juste revenir chez moi, j’ai à peine remarqué qu’une voiture freinait, qu’une vitre s’abaissait près de moi et la bouteille d’eau m’aspergea le visage. « Babouin, babouin ! » criaient-ils tandis qu’ils rejoignaient le trafic et s’en allaient. J’étais trop étonné pour être en colère ; l’effort pour ralentir la voiture, chercher la bouteille d’eau, ouvrir la fenêtre au milieu d’une route bondée ? Pourquoi faire ? La peur de ma couleur de peau amène-t-elle à faire ça ? Jusqu’où ça peut aller et quelles profondeurs de colère se cachent là dessous? Colère contre quoi ? Je me suis séché avec mon T-shirt et me suis éloigné. 



Beyoncé Formation
Source Youtube

Encore une fois, je n’insisterai jamais assez sur le fait que jusqu’à ce jour, France incluse, l’Algérie est le pays le plus accueillant où j’ai vécu (incluant l’Afrique du sud… c’est une autre histoire). Je n’insisterai jamais assez sur le fait que la plupart des Algériens sont des gens merveilleux et exceptionnels, la plupart mais tous ne le sont pas. J’écris ça pour les gens  qui ne sont ni merveilleux ni exceptionnels, j’écris pour les questionner sur leurs peurs, j’écris pour leur demander ce qui dans ma noirceur leur a fait peur, leur fait peur. J’écris pour ceux qui ont peur des gens bruns ou des blancs. Ceux qui aujourd’hui ont peur des Syriens ou des Irakiens au point de les refouler à leurs frontières alors qu’ils fuient une guerre qu’ils n’ont pas provoquée. Car la peur qui a amené cette voiture à s’arrêter près de moi, cet agent de sécurité avec son vaporisateur derrière moi, ces soldats avec leurs armes dans ma face est la même qui les conduit à construire un mur. J’aimerais demander : de quoi as-tu peur mon frère ?

J’écris pour ces gens de couleurs qui, tous les jours, subissent des affronts et décident juste de partir. J’écris pour me joindre à ceux qui restent et se défendent. J’écris pour ceux qui ont fait l’expérience de ces petits rappels d’un monde pas construit à leur image et j’écris pour ceux qui n’ont jamais imaginé que ça pouvait arriver, que ça arrive encore ; tous les jours, tout autour d’eux.            
Le professeur arabe paisible qui, tous les jours, doit s’identifier à l’entrée de l’université. Le jeune homme noir qui vaut mieux que de porter un sac à dos dans un super marché français comme tous les autres font. J’écris pour ceux qui aimeraient me dire et aux autres, « pourquoi tout doit tourner autour de la race ? Dépassez ça, c’est du passé, nous devrions laisser derrière nous ces questions de couleur. Je ne vois plus de couleur désormais.»


Oui, vous ne voyez pas de couleur car nous sommes toujours en partance, toujours courants, toujours fuyants. Le temps d’ouvrir vos yeux, il n’y a plus rien à voir.

De quoi as-tu peur mon ami ?
Trayvon Martin Hooded, Wikimedia



Traduction par: Solidarité Migrants Algérie, une communauté qui a pour but de sensibiliser à la situation des migrants en Algérie

No comments:

Post a Comment